mercredi 23 février 2011

Courir

Pour me faire plaisir, deux ou trois fois par semaine, je cours dans le Jardin du Luxembourg. C'est une antithèse, "courir dans le jardin", parce que ça regroupe à la fois une activité physique dynamique et un endroit de repos et de contemplation. Mais c'est comme ça, et c'est bien.

Quand je pousse la porte et que je me laisse avaler par le tumulte de la rue, je ne cours pas tout de suite. Je commence par marcher rapidement les quelques minutes qui me séparent des grilles du Jardin. Je sais que je dois regarder où je mets les pieds au coin de la rue Racine, parce qu'un individu désagréable l'utilise comme toilette pour son chien. Tous-les-jours. Je jette un coup d'oeil à la vitrine du fleuriste Stanislas Draber, qui annonce "Fleurs, poterie, littérature": une vraie fête pour les sens avec ses arrangements un peu vintage, tellement romantiques et pas commerciaux pour deux sous. Je prends le temps de me dire à quel point le théâtre de l'Odéon est beau, comme ça, tout seul sur sa grande place, plein soleil. Et puis il y a le feu de circulation, dernier arrêt avant d'arriver sur la piste. Souvent rouge, quelquefois vert, et puis j'arrive à la grille. Alors, c'est mon signal de départ. Je mets cette chanson-là et je pars doucement.




C'est toujours la même chanson, une vieille rengaine de l'ancienne époque à Paris. Mais je l'aime toujours, parce qu'elle a la cadence parfaite pour mettre un pied devant l'autre, et puis parce que ma version dure neuf minutes et que c'est bien pour installer le rythme. Et je chantonne doucement avec la musique: pom, pom, pom-pom-pom. J'écoute toujours les mêmes chansons; elles m'indiquent les courbes, les moments plus difficiles, les plateaux tranquilles. Je ne sais pas pourquoi, mais quand j'essaie de changer, on dirait que je m'embrouille et que je ne reconnais plus mon parcours. C'est le bruit de ma course.

Il y a une petite communauté de coureurs dans le Jardin du Luxembourg. Les mecs avec l'équipement high-tech qui regardent droit devant en songeant à leur performance, les étudiantes à queue de cheval qui portent un sweat-shirt gris et une écharpe qui vole derrière elles, les gens qui soufflent car on voit bien qu'ils tentent sans succès de perdre du poids, les couples aux habits soigneusement agencés qui s'entraînent sans doute pour un marathon, les hommes d'un certain âge qui semblent avoir couru toute leur vie. Et puis moi, un peu étrangère à ces catégories: plus vraiment étudiante, pas une vraie de vraie sportive, et qui refuse de courir en couple. Je suis seule avec la musique et c'est un des rares moments où je refuse systématiquement toute conversation, que mon mari se le tienne pour dit.

Quand j'ai le nez plein de cette odeur d'herbe humide et les semelles sales de la terre des sentiers boueux, quand j'atteins presque la fin de mon parcours, je me donne une poussée pour forcer mes muscles endoloris à continuer un peu, encore. Et là, je me réserve un plaisir coupable et c'est Katy Perry ou Keisha qui se mettent à chanter dans mes oreilles. Je n'écoute jamais ce genre de musique, mais là je monte le son, je chantonne les paroles devant les passants ébahis et je scande à mon corps au bout du rouleau: c'est la musique qui court, c'est la musique qui court, c'est la musique qui court. Je finis ces derniers mètres convaincue que c'est effectivement cette musique qui met les pieds l'un devant à l'autre, que ce n'est pas moi qui fournis l'effort. Je trompe mes jambes et elles continuent pour retourner vers la grille, à ma grande surprise. Je suis peut-être aussi contente qu'étonnée d'avoir encore complété mon parcours, et je repars vers la maison, jusqu'à la prochaine fois.