lundi 30 mai 2011

La visite

Comme ce n'est pas notre premier séjour en sol français, parce qu'on se répète, parents et amis sont venus faire leur petit tour il y a plusieurs années déjà. Cette fois-ci, quand on a sorti la sempiternelle rengaine ("bon et bien, on repart à Paris"), nous n'avons pas eu un concert d'amis enthousiastes désirant transiter par notre appartement. Alors on a eu une année assez tranquille et nos proches québécois sont restés chez eux, à se geler le bout de nez.

Mais c'était sans compter sur les éternels voyageurs. Ceux qui, année après année, s'enthousiasment et promettent de passer nous voir. Et ils tiennent leur promesse.

Moi, je suis pas comme Lynda Lemay. Moi, j'aime ça la visite. Et la visite, elle arrive cette semaine.

Si j'aime la visite, c'est pour le bonheur de les revoir, c'est sûr. Mais c'est aussi un peu par utilité, parce que les gens en visite me permettent de retomber amoureuse de Paris, de souffler un coup de fraîcheur dans notre relation qui s'est un peu empoussiérée. 

C'est qu'à force de marcher devant des édifices superbes, des églises majestueuses et des ponts charmants, on finit par ne plus les voir aussi clair. Et même, à ne plus les voir du tout. Et j'ai compris ça, il y a quelques jours, alors que je faisais ma course habituelle dans le jardin du Luxembourg. Tout à coup, au détour du sentier, le Palais du Luxembourg est apparu et j'ai eu soudainement les jambes molles, un peu comme lorsqu'on aperçoit l'homme idéal. Un peu comme il y a 14 ans, quand j'ai rencontré mon mari.

Il est beau, le Palais du Luxembourg! Et je cours devant trois fois par semaine et je m'aperçois que je l'ai pris pour acquis, que j'ai arrêté de le voir. Alors j'ai fait une pause et je l'ai regardé bien comme il faut. Là, j'ai décidé de commencer par là, avec ma visite. On va aller voir le Palais du Luxembourg, et puis le jardin où je fais ma course. Et on va faire les touristes et pousser les "oh" et les "ah" qu'ils méritent. On va prendre le temps de trouver ça beau, parce que ça l'est. Vraiment.

Vendredi matin, ma belle amie Marie et son prince charmant arrivent. Je l'attends impatiemment, ma visite.

lundi 18 avril 2011

La Parisienne et la mode

Avec trente années de bagage, je peux cerner avec assez de facilité les choses qui m'intéressent et celles qui m'intéressent moins. Du côté de celles qui m'intéressent, il y a (entre autres) les livres, l'art et la cuisine (surtout les desserts). Du côté de celles qui m'intéressent moins, il y a la physique, les insectes et... la mode.

Et pourtant... Depuis que le printemps bat son plein dans les rues parisiennes, je m'intéresse à un phénomène social et culturel bien précis: la Parisienne et la mode. 

Étant de la vieille école qui veut qu'un jeans et un t-shirt soit suffisants pour faire n'importe quelle activité quotidienne, j'ai toujours eu comme mots d'ordre: confort et simplicité. Mais je me surprends ces jours-ci à regarder avec une pointe d'envie la Parisienne qui se balade dans mon quartier. 

Parce que la mode parisienne n'a rien à voir avec la mode américaine. Elle n'est pas faite de ce mélange de provocation inutile, de teintures absolument ridicules, de couleurs bizarres au goût de la saison et de vêtements soit trop grands ou beaucoup trop petits. Non. La Parisienne s'habille avec féminité et naturel, avec de belles coupes et des tissus de qualité, sans "bling-bling" et de façon à présenter ses formes avec goût et subtilité. Elle ne croule pas sous les accessoires et semble toujours parfaitement à l'aise. En d'autres termes, la Parisienne me donne envie, à moi, inculte de la mode, de m'y intéresser. 

Quand je la vois, la Parisienne, qui avance d'un pas pressé en agitant ses longs cheveux à peine bouclés, avec ses yeux légèrement maquillés, ses lèvres d'un petit rose tout naturel et son foulard négligemment noué autour du cou, il me vient des idées de mode. Quand je regarde ses longues jambes fuselées avec au bout de petites ballerines de cuir, j'ai des envie de dépenses. Lorsqu'elle passe avec son trench beige parfaitement coupé, cintré d'une ceinture juste à la bonne hauteur, avec un gros sac fourre-tout rempli de trésors qui se balance sur son épaule, j'ai de la difficulté à penser à autre chose. La Parisienne, elle me met la mode à la bouche.

C'est qu'elle sait comment être "négligemment" parfaite, avec un look naturel mais savamment étudié, juste équilibre entre la fleur bleue et la femme fatale. La Parisienne, c'est une héroïne de roman, belle et rebelle, florale et féminine, sage et farouche, habitée de contradictions et pourtant en parfaite harmonie. Même pour des yeux de fille, elle est belle à voir, la Parisienne.

C'est certain que je ne commencerai pas à dépenser toutes mes économies en flânant chez Zara, en m'abonnant à Elle ou en courant chez H&M. C'est certain que je resterai moi-même, même en habitant à Paris, au milieu de la tentation. Mais c'est quand même un tour de force de sa part, à la Parisienne, de réussir à m'intéresser, même un tout petit peu, à la mode...

mercredi 23 février 2011

Courir

Pour me faire plaisir, deux ou trois fois par semaine, je cours dans le Jardin du Luxembourg. C'est une antithèse, "courir dans le jardin", parce que ça regroupe à la fois une activité physique dynamique et un endroit de repos et de contemplation. Mais c'est comme ça, et c'est bien.

Quand je pousse la porte et que je me laisse avaler par le tumulte de la rue, je ne cours pas tout de suite. Je commence par marcher rapidement les quelques minutes qui me séparent des grilles du Jardin. Je sais que je dois regarder où je mets les pieds au coin de la rue Racine, parce qu'un individu désagréable l'utilise comme toilette pour son chien. Tous-les-jours. Je jette un coup d'oeil à la vitrine du fleuriste Stanislas Draber, qui annonce "Fleurs, poterie, littérature": une vraie fête pour les sens avec ses arrangements un peu vintage, tellement romantiques et pas commerciaux pour deux sous. Je prends le temps de me dire à quel point le théâtre de l'Odéon est beau, comme ça, tout seul sur sa grande place, plein soleil. Et puis il y a le feu de circulation, dernier arrêt avant d'arriver sur la piste. Souvent rouge, quelquefois vert, et puis j'arrive à la grille. Alors, c'est mon signal de départ. Je mets cette chanson-là et je pars doucement.




C'est toujours la même chanson, une vieille rengaine de l'ancienne époque à Paris. Mais je l'aime toujours, parce qu'elle a la cadence parfaite pour mettre un pied devant l'autre, et puis parce que ma version dure neuf minutes et que c'est bien pour installer le rythme. Et je chantonne doucement avec la musique: pom, pom, pom-pom-pom. J'écoute toujours les mêmes chansons; elles m'indiquent les courbes, les moments plus difficiles, les plateaux tranquilles. Je ne sais pas pourquoi, mais quand j'essaie de changer, on dirait que je m'embrouille et que je ne reconnais plus mon parcours. C'est le bruit de ma course.

Il y a une petite communauté de coureurs dans le Jardin du Luxembourg. Les mecs avec l'équipement high-tech qui regardent droit devant en songeant à leur performance, les étudiantes à queue de cheval qui portent un sweat-shirt gris et une écharpe qui vole derrière elles, les gens qui soufflent car on voit bien qu'ils tentent sans succès de perdre du poids, les couples aux habits soigneusement agencés qui s'entraînent sans doute pour un marathon, les hommes d'un certain âge qui semblent avoir couru toute leur vie. Et puis moi, un peu étrangère à ces catégories: plus vraiment étudiante, pas une vraie de vraie sportive, et qui refuse de courir en couple. Je suis seule avec la musique et c'est un des rares moments où je refuse systématiquement toute conversation, que mon mari se le tienne pour dit.

Quand j'ai le nez plein de cette odeur d'herbe humide et les semelles sales de la terre des sentiers boueux, quand j'atteins presque la fin de mon parcours, je me donne une poussée pour forcer mes muscles endoloris à continuer un peu, encore. Et là, je me réserve un plaisir coupable et c'est Katy Perry ou Keisha qui se mettent à chanter dans mes oreilles. Je n'écoute jamais ce genre de musique, mais là je monte le son, je chantonne les paroles devant les passants ébahis et je scande à mon corps au bout du rouleau: c'est la musique qui court, c'est la musique qui court, c'est la musique qui court. Je finis ces derniers mètres convaincue que c'est effectivement cette musique qui met les pieds l'un devant à l'autre, que ce n'est pas moi qui fournis l'effort. Je trompe mes jambes et elles continuent pour retourner vers la grille, à ma grande surprise. Je suis peut-être aussi contente qu'étonnée d'avoir encore complété mon parcours, et je repars vers la maison, jusqu'à la prochaine fois.