Partie seule voir un film aux Halles, je me suis réjouie de la petite balade de retour: une trentaine de minutes pour traverser la Seine jusqu'à notre appart du sixième. On ne voit jamais aussi bien Paris que lorsqu'on la traverse à pied, un soir où l'ambiance est à la fête.
À la sortie du film, les boutiques fermaient tranquillement et je suis allée flâner chez Habitat, boutique pour la maison trop chère pour moi, mais agréable à parcourir pour le plaisir des yeux. Quand la vendeuse m'a (gentiment) indiqué la sortie, j'ai reparcouru le mail en sens inverse. On m'a ouvert la porte, deux fois. Ils sont galants, les Parisiens. C'est courant de se faire ouvrir la porte avec un mot gentil. J'ai remonté les escaliers roulants pour être lancée à la rue, porte Lescot. Ils sont drôles, ces Halles, à être à moitié en plein air. Je ne m'habitue jamais à prendre l'escalier à côté des boutiques et à déboucher en pleine rue parisienne.
Comme il y avait des bandes de jeunes chelous à la sortie des Halles, j'ai pris mon temps et fait un détour vers la rue du Pont Neuf, en tournant au coin de ce petit bistro qui s'appelle Au chien qui fume. Marche dans cette rue jusqu'au pont du même nom, en passant devant les multiples boutiques proches de la rue de Rivoli. Le pont neuf, qui a d'ailleurs été restauré il y a deux ans (et est donc presque neuf!), donne sur l'île de la Cité, coeur de Paris. On y voit le square du Vert Galant et, de l'autre côté, la place Dauphine, que je trouve tellement charmante. Sur la table de la terrasse du restaurant les Caveaux de Seine, une belle Parisienne porte un cache-épaule de fourrure sur lequel sont déposés ses longs cheveux noirs. Elle sirote un verre de vin en discutant avec ses deux compagnons. Ce qu'elles ont de l'attitude, les Parisiennes! Au bout de la place, en suivant le poste de police, on débouche sur le Quai des Orfèvres.
Au loin, la place St-Michel est illuminée, invitante, comme à l'habitude. À partir d'ici, c'est un peu chez moi, puisqu'on a toujours habité dans ce quartier lors de nos séjours parisiens. Sur la place, il y a foule. Des jeunes qui discutent, qui réinventent le monde, qui rigolent. Des étudiants, cigarettes au bec, avec des coupes de cheveux de jeunes Français avec de la gueule, qui portent de longs manteaux noirs ajustés, à la toute dernière mode. Des étudiantes en jupe, presque toujours, de jolis bas de nylon sur lesquels elles passent des bottes de cuir, avec de longs cheveux raides et des bouches en coeur, le manteau ouvert sur un pull de laine. À cette heure-ci, Gibert est fermé, alors je m'engouffre dans la rue St-André des Arts, une de mes rues préférées de Paris.
Sur St-André, il y a toujours une foule bigarrée et les quelques voitures qui tentent de se frayer un chemin n'y parviennent qu'avec peine. Les restaurants grecs, libanais, français et autres accueillent leur monde tous les soirs, même la semaine. À cette heure, neuf heures à peu près, c'est l'heure de sortir manger pour les Français. En passant dans cette rue en pierre, je regarde les vitrines colorées où l'on propose de tout, des conserves fines aux valises, en passant par les foulards de soie. Avant de croiser la rue de Buci, je m'arrête à la crêperie St-André, dont je raffole. Je demande une "complète", le classique parisien: jambon, fromage, oeuf. Je spécifie "bien cuite", parce que les Français, ils laissent les oeufs baveux et moi, en vraie nord-américaine, j'aime mes oeufs bien cuits. Le type me fait un clin d'oeil. C'était le même, il y a quatre ans. C'était le même avant-hier. Il doit commencer à me reconnaître. Je prends ma crêpe, délicatement emballée dans une serviette et je reprends la route.
Sur la rue de Buci, j'ai de la difficulté à passer tellement c'est noir de monde. Un peu comme au festival d'été, à Québec. Mais ici c'est comme ça tout le temps, même un soir de semaine comme aujourd'hui. Je m'efforce de lever les yeux, de ne pas dévier de mon chemin. Je me glisse dans le flot des conversations. J'essaie d'avoir une démarche assurée, comme les Français. C'est toujours un effort pour vaincre mon désir de me faufiler en douce, en regardant par terre. Me battre contre mes réflexes de Québécoise.
Je passe devant l'atelier de boulangerie chez Paul. Un boulanger, par la fenêtre, me fait un sourire. Ils sont gentils, aussi, les Parisiens. Puis je débouche sur le boulevard St-Germain. Les terrasses des cafés sont pleines à craquer. Des assiettes sont posées ça et là devant les clients gourmands qui se régalent. Des viandes grillées, des légumes persillés, des sauces onctueuses, du pain, du beurre. Je prends quelques bouchées de ma petite crêpe, qui est drôlement bonne et davantage dans mon budget.
Au carrefour de l'Odéon, je monte la rue Monsieur le Prince jusque chez nous, au 24. Je fais le digicode, je pousse la grosse porte turquoise. La cour intérieure, vide, se remplit peu à peu de l'écho de mes pas. Je suis rentrée à la maison.
Une drôle de petite balade. En trente minutes à peine, une grande bouchée de Paris. Quelle ville vivante, avec tellement de caractère! C'est assez pour ce soir, mais je garde dans la tête le sentiment de Paris: les bruits de boulevards et les discussions animées qui résonnent.